Milieu de vie

Changement climatique

Synthèse publiée le : 28/05/2018

SYNTHESE : Changement climatique, perte de biodiversité et santé

Le changement climatique est un facteur de perte de biodiversité et, de ce fait, de dégradation de la santé humaine, mais, parmi bien d’autres facteurs (comme le développement du transport international) ; or, la biodiversité peut limiter les effets de ce facteur et des autres, en faveur de la santé humaine.

 

Biodiversité, ou fonctionnement du vivant

Avant tout, qu’entend-on par biodiversité ? Je propose la définition suivante de ce terme très récent[1] (proposé par un chercheur américain, Edward O. Wilson, lors d’un colloque international en 1986 : National Forum on Biological Diversity, organisé par le National Research Council, aux États-Unis) : sur toute la Terre ou dans un espace donné, l’ensemble de la diversité des êtres et associations d’êtres qui y vivent, humain compris, et de leurs interrelations, cet ensemble étant considéré comme une entité évolutive – elle conditionne la perpétuation et l’adaptation du vivant – et fonctionnelle – elle régule les processus nécessaires à la vie (les cycles de l’eau et des éléments chimiques, le climat, le renouvellement des sols, etc.) ; en somme, le vivant et son fonctionnement, depuis 3,8 milliards d’années (un sacré laboratoire !).

Deux éléments essentiels à retenir :

  • à chaque reproduction, le nouvel être, du fait du hasard des recombinaisons d’ADN, est légèrement différent. Et, l’environnement va induire ou non la survie : si cette adaptation n’est pas viable, l’être disparaîtra, mais, surtout, il ne se reproduira pas. Inversement, si l’environnement lui prête vie, le nouvel être transmettra ses gènes. Si un moustique survit au dichlorodiphényltrichloroéthane, sa descendance y résistera, et les autres moustiques tués n’auront pas de descendance. Si une bactérie survit à un antibiotique, sa descendance sera antibiorésistante ;
  • l’environnement, ce sont justement ces multiples interrelations, notamment de proie à prédateur, d’hôte à pathogène. Des êtres ont su survivre à des agressions de bactéries, développant diverses stratégies, comme l’émission de toxines ou de principes actifs divers, etc. Et ces ensembles d’interrelations constituent des écosystèmes, y compris en et sur nous : ce sont nos microbiotes intestinaux, vaginaux, etc.

Enfin, l’être humain est un être vivant. Notre santé physique est donc directement liée au bon fonctionnement de notre physiologie, mais aussi à nos interrelations avec notre environnement, notamment les milieux naturels et autres êtres vivants. Notre santé dépend directement de la biodiversité.

 

Le changement climatique impacte et est impacté par la biodiversité

Après la dernière glaciation, les chênes sont peu à peu « remontés » vers le nord, atteignant la Scandinavie environ 6 000 ans plus tard, donc à la vitesse d’environ 300 à 500 m par an. Il est clair donc que le changement climatique va induire des évolutions, mais elles impacteront différemment les espèces, suivant leurs capacités à évoluer et s’adapter. Certaines, trop inféodées à un écosystème ne survivront pas, d’autres au contraire profiteront des opportunités nouvelles. Un récent rapport de l’Académie des sciences [1] note ainsi que « les capacités d’adaptation individuelle par plasticité (par exemple de la physiologie ou du calendrier de reproduction) et l’adaptation génétique (par sélection) au changement climatique varient fortement selon l’organisme considéré : les organismes les plus spécialisés et à la démographie la plus lente sont les moins capables de telles adaptations. » Cependant, les constats actuels ne sont globalement pas probants : la remontée vers le nord de la chenille processionnaire, par exemple, est plus à imputer à la poursuite de l’enrésinement volontaire de nos forêts qu’à une hausse de la température.

Inversement, il est bon de rappeler la merveille de la biodiversité végétale, qui utilise l’énergie solaire (les rayons nous arrivant en permanence et pour encore longtemps) pour absorber le carbone de l’atmosphère et créer du vivant. La photosynthèse est un facteur majeur de capture et de séquestration du carbone. Mais si l’on détruit les plantes, en particulier les forêts tropicales à pousse rapide et dense, ou le plancton végétal des océans, on détruit ce moteur permanent.

Mais, au-delà, la biodiversité atténue les effets du changement climatique : les forêts de montagne évitent ou ralentissent ravinements, ruissellements torrentiels et inondations ; les mangroves encaissent et limitent les vagues des submersions marines résultant de cyclones, etc. Dans tous ces cas, le nombre de victimes humaines de ces catastrophes sont donc limitées.

Les deux conséquences majeures du changement climatique sur la santé humaine les plus régulièrement invoquées sont l’accroissement du nombre des victimes de catastrophes naturelles, avec une fréquence et une intensité accrue (pluies intenses, cyclones, vents et tempêtes) et le développement de maladies infectieuses, soit anciennes mais « remontant » des zones tropicales vers les zones tempérées (comme la dengue), soit « émergentes »

En fait, les chercheurs considèrent que la recrudescence et l’expansion des maladies infectieuses résultent, d’une part, des pressions humaines sur les écosystèmes [2] (sous deux aspects : comme la destruction de forêts, ou comme les contacts nouveaux des humains avec des pathogènes existants dans ces forêts : installations de villages ou créations de routes dans des forêts tropicales), d’autre part dans la mondialisation, avec les déplacements continuels de personnes (tourisme, émigrations, etc.) et de biens [3]. Des espèces animales (moustiques, guêpes asiatiques, etc.) ou végétales (ambroisie) peuvent transiter par avion ou par bateau. Les effets du changement climatique sur les liens santé/biodiversité ne sont donc pas vraiment marqués [4], et semblent bien moindres que les effets des pratiques humaines destructrices de la biodiversité. De plus, la biodiversité constitue elle-même un facteur majeur d’atténuation du changement, et elle est utile à notre adaptation à ce phénomène.

 

La biodiversité impacte et est impactée par la santé

Serge Morand rappelle [5] qu’il existe « une corrélation positive entre la richesse en espèces d’oiseaux et de mammifères et la richesse en maladies parasitaires et infectieuses des populations humaines ... ». Mais, tout parasite a coévolué avec les défenses ou les prédations d’autres espèces. Ainsi, on trouve d’autant plus de principes actifs, nous permettant de découvrir de nouveaux médicaments, qu’il y a justement une biodiversité riche. En revanche, la réduction ou destruction de la biodiversité peut se traduire notamment par deux situations distinctes : l’isolement local d’un parasite sans la (ou les) espèces lui résistant efficacement ou même prédatrices de ce parasite ; la transplantation d’un parasite hors de son environnement (par exemple par transports) avec l’absence, à l’arrivée dans le nouvel environnement, d’organismes résistants ou d’un prédateur. Dans les deux cas, ceci peut se révéler porteur de conséquences graves.

De plus, il est généralement constaté qu’une grande diversité des espèces d’hôtes potentiels limitent fortement la dispersion, la survie d’un parasite ou pathogène : c’est ce qu’il est convenu d’appeler « l’effet dilution ». Il a pu être assez bien démontré lors de la survenue il y a quelques années de la fièvre du Nil occidental (West Nile), qui avait tué des centaines de personnes en Israël, puis est arrivé, porté par des moustiques, par avion, sur la côte Est des États-Unis : sa dispersion par le sud et les grandes plaines, où subsistent fort peu d’espèces d’oiseaux, a été rapide, le virus s’adaptant vite, alors que sa progression vers l’ouest par le nord a été fortement ralentie, du fait d’un grand nombre d’espèces d’oiseaux, certaines non « compétentes » pour le virus et devenant, pour lui, des « culs de sac ».

Il est utile de rappeler les effets bénéfiques pour la santé psychique et mentale d’un côtoiement d’une biodiversité saine, ce qui a d’ailleurs amené des médecins, comme la docteure Thérèse Jonveaux, du CHU de Nancy, à créer et promouvoir la création de jardins thérapeutiques dans les établissements de santé, avec des effets tant pour les patients (notamment ceux subissant des troubles cognitifs) que pour les soignants.

Mais, en retour, nos pratiques médicales impactent la biodiversité, tant par les résidus de médicaments répandus dans les effluents hospitaliers et urbains, que par les pratiques d’entretien et nettoyage des établissements de santé. Les rejets, par exemple, d’antibiotiques (environ 700 tonnes consommés en France en médecine humaine, et 500 en médecine vétérinaire), malgré leur dilution le long des cours d’eau, mais avec des concentrations dans les sols et les biofilms, génèrent la prolifération de bactéries antibiorésistantes. L’effet boomerang est terrible et menace notre capacité à soigner des maladies infectieuses que nous croyions avoir vaincues.

Mais un autre aspect des relations entre antibiorésistance et milieux naturels est beaucoup moins connu, et rarement cité : les agressions des milieux par divers éléments (biocides, pesticides, métaux lourds) provoquant des résistances croisées, c’est-à-dire l'émergence et la diffusion de bactéries antibiorésistantes par adaptation/évolution liées aux agressions précitées [6]. Ce dernier aspect reste insuffisamment exploré. L'ANSES y travaille de plus en plus, sous le pilotage d’un chef de projet, Jean-Yves Madec. Les vecteurs de transmission à l'humain sont dès lors multiples (sols, eaux et biofilms, faune sauvage, faune domestique, etc.) et avec des transmissions à l'humain. Les changements de pratiques au sein de près de 500 établessements de santé en France, avec l’arrêt de l’usage de détergents au profit d’un nettoyage mécanique et à la vapeur, se traduisant par une baisse significative de la prévalence d’antibiorésistances dans les effluents, à l'initiative du docteur Carenco [7], médecin hygiéniste, au centre hospitalier de Hyères (Var), donnent des éléments très intéressants. 

 

Comprendre pour agir

Les erreurs passées doivent nous rendre circonspects et nous inciter à avoir des approches scientifiques.

Il y eut un temps où, pour limiter la progression de la rage en France, le ministère de l’Agriculture décida d’éliminer les renards, considérés comme les propagateurs de cette zoonose. Or, de par son éthologie, avec une répartition territoriale, la blessure d’un renard attirait ses congénères pour prendre son territoire, avec bagarres, morsures ; de même, si le renard était tué, les voisins venaient vite vérifier, et mordre le cadavre, avant de s’emparer de son territoire ; dans les deux cas, la rage bondissait vers les nouveaux venus, et la campagne d’élimination s’est vite traduite par une expansion accélérée de la rage, sans parler d’une explosion des populations de rongeurs moins prédatés, détruisant massivement des récoltes, et eux-mêmes porteurs d’autres parasites, sans parler du champ libre pour les chiens errants, tout autant porteurs de la rage. Nos voisins suisses optèrent avec succès pour la vaccination de masse, en répandant des boulettes de viande traitées, touchant et immunisant donc tous les carnivores, et stoppant ainsi net cette zoonose.

Il est donc utile, dans le respect d’un principe international reconnu One World, One Health, d’avoir, comme le préconise Serge Morand [8], des approches intégratives économie/climat/biodiversité/santé. Le récent rapport de l’Académie des sciences [1] recommande : « … le rapprochement des recherches de santé publique et d’écologie des pathogènes et des vecteurs doit être accéléré. » Et ceci est conforme à l’engagement de la France, lors de la COP XII de la convention pour la diversité biologique, en octobre 2014, de s’associer à la recommandation sur la santé et la biodiversité, tendant en particulier à « encourager … à promouvoir la coopération au niveau national entre les secteurs et agences responsables de la biodiversité et ceux responsables de la santé humaine[2] », et à la déclaration finale de la conférence nationale à Lyon quelques jours plus tard [4].

Une amélioration de la santé des populations sur un territoire nécessite donc un cadre d’analyses, puis d’actions, sur les deux champs de la santé des milieux naturels et de la santé humaine. Elle nécessite aussi d’y inscrire une participation communautaire citoyenne, à l’échelle des territoires, territoires de vie aux dimensions perceptibles pour les populations et qui représentent des espaces coconstruits, partagés et garantissant bonne santé et bien-être, en y incluant les dimensions sociales et économiques.

Pour les analyses, il importe de rechercher des indicateurs simples et pertinents de caractérisation de l’état d’un milieu naturel (par mesures dans les sols, les plantes ou les animaux sauvages sentinelles de ces états), en s’inspirant des pratiques et indicateurs dans les milieux aquatiques (cf. la teneur en nitrates dans les eaux) :

  • état sanitaire : teneurs en agents pathogènes (E. coli, autres bactéries fécales, algues toxiques…), bactéries antibiorésistantes, protozaires parasites comme T. gondii
  • état écologique : diversité et hétérogénéité spatiale (dont infrastructures écologiques, comme les haies, etc.), fonctionnement des écosystèmes, agressions, polluants, etc. ;
  • en parallèle, se donner des grilles d’analyses sur la base d’indicateurs pertinents des états de santé et de bien-être en territoire, et en comparant entre territoires :
  • état sanitaire : maladies, notamment infectieuses ; teneurs (sang, urine, etc.) en polluants (polychlorobiphényles [PCB], pesticides, …), antibiorésistance, en bactéries pathogènes, etc.
  • relations avec les milieux naturels : lieux de résidences, usages des milieux et des habitats et de leur fréquentation/exposition, etc.

Or, il existe des outils prônés par les ministères en charge de la Santé et de l’Environnement, qui pourraient assurer le cadre de la mobilisation :

  • les contrats territoriaux de santé, portés par des collectivités territoriales en liaison avec les ARS certains intégrant déjà certains aspects liés à l’environnement (comme celui de Valence/Drôme) ;
  • les atlas de la biodiversité communale (ou ABC) ;
  • le développement de cohortes de patients, et pour lesquelles certaines, en y incluant des indicateurs supplémentaires, pourraient répondre à certains questionnements, tout en réfléchissant au recrutement d’autres cohortes plus appropriées à certains contextes territoriaux.

Ainsi, avec Jean-François Guégan, je propose donc, sur trois niveaux, autour d’une entrée « territoire » sur le lien santé et bien-être/biodiversité :

  • d’engager des recherches, puis un travail de définition d’indicateurs permettant de caractériser la « qualité » sanitaire des milieux naturels (en s’inspirant des approches de bon état écologique des milieux aquatiques) ;
  • d’examiner l’ouverture d’un volet santé dans les Atlas de biodiversité communale, et d’un volet écologique dans les contrats territoriaux de santé ;
  • de développer de nouvelles cohortes de patients, ou inclusion dans certaines déjà existantes, orientées territoires comme objet d’études et de suivi, alors que les approches sont actuellement préférentiellement sujet-orientées (ex. contaminants en population avec un recrutement sur plusieurs territoires).

 

Liens d’intérêts : aucun

 

Références

[1]   Lavorel S, Lebreton JD, Le Maho Y. Les mécanismes d’adaptation de la biodiversité aux changements climatiques et leurs limites, Académie des Sciences, 2017.

[2]   Guégan JF. Une grande partie des maladies émergentes résultent des pressions humaines sur les écosystèmes. Sciences et avenir 2016, 86-8. http ://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-maladies-emergentes-une-grande-part-resulte-des-pressions-humaines-sur-les-ecosystemes-37771.php

[3]   Smith KF and Guegan JF. Changing geographic distributions of human pathogens. Annu Rev Ecol Evol Syst 2010 ; 41 : 231-50.

[4]   Conférence nationale « Notre santé dépend-elle de la biodiversité ? », Vetagro-Sup, 2014, atelier A – le changement climatique induit-il une aggravation des maladies infectieuses ? http ://sante-biodiversite.vetagro-sup.fr/?page_id=507

[5]   Morand S. La prochaine peste, une histoire globale des maladies infectieuses, Fayard, 2016.

[6]   Carlet J, et al. Rapport à la ministre de la Santé « tous ensemble, sauvons les antibiotiques / propositions du groupe de travail spécial pour la préservation des antibiotiques », juin 2015 http ://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_antibiotiques.pdf

[7]   Carenco Ph, et al. Usage raisonné des détergents et des désinfectants pour l'entretien des locaux en EMS (hors épidémie), Bulletin Cclin-Arlin-Informations
du réseau national de prévention des infections associées aux soins, N°2, mars 2016,
http ://www.cpias.fr/bulletin/2016/02/02-une.html

[8]   Morand S, Lajaunie C. Linking Life, Ecosystems and Societies, ISTE Press - Elsevier , 2017, https ://www.elsevier.com/books/biodiversity-and-health/morand/978-1-78548-115-4

 

Pour en savoir plus

Site du Docteur Jonveaux

https://lebonheurestdanslejardin.org/tag/therese-jonveaux/

Recommandation de la COP XII

https://www.cbd.int/recommendation/sbstta/default.shtml?id=13339

Contrats territoriaux de santé

http://sante.decisionpublique.fr/organisation-de-loffre-de-soin

Atlas de la biodiversité communale (ou ABC)

http://www.developpement-durable.gouv.fr/L-Atlas-de-la-biodiversite.html

 

 

Notes :

[1] Au niveau international, on s’en tient à la notion plus restreinte de « diversité biologique ».

[2] Texte original en anglais : « Encourages Parties and other Governments to promote cooperation at the national level between sectors and agencies responsible for biodiversity and those responsible for human health »



Synthèse publiée le : 01/04/2016

Changement climatique

Malgré l'abondance et la qualité des publications scientifiques relatives aux impacts sanitaires du changement climatique, la question ne constitue encore qu'une préoccupation mineure pour les populations et un enjeu de faible poids dans les négociations internationales.

 

Les publications sur les impacts sanitaires du changement climatique sont de plus en plus nombreuses. Une interrogation de la base de données PubMed® avec la requête « climate change and health » fait ressortir 733 références en 2015 contre par exemple 473 en 2012, 341 en 2008 et moins de 100 pour chacune des années antérieures à 2005. La perspective de la tenue, à Paris, de la 21e Conférence des parties (COP21) à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, a sans doute stimulé les recherches. Au fil du temps, on constate un certain glissement des centres d'intérêt. Si les thèmes relatifs à la pathologie infectieuse et aux maladies vectorielles ont longtemps été privilégiés, ils sont aujourd'hui devancés par les effets directs de la chaleur sur l'organisme humain, par les maladies chroniques, ainsi que par les effets indirects faisant intervenir la pollution chimique et/ou biologique de l'air.

De très nombreuses études, parfois quelque peu répétitives, continuent à analyser l'impact des vagues de chaleur récentes sur la mortalité, spécialement en milieu urbain, de façon à en tirer des enseignements sur ce que pourraient être les conséquences des périodes caniculaires du futur, que l'on s'accorde à prévoir plus fréquentes, plus intenses et sans doute plus durables. Parmi les avancées significatives de 2015, il convient toutefois de citer le fait que la population commencerait à s'adapter au réchauffement ; c'est ainsi qu'en France, y compris dans les petites villes et en milieu rural, le nombre journalier de décès chez les plus de 65 ans passe aujourd'hui par son niveau le plus bas en présence d'une température moyenne de 18,2 °C, alors que « l'optimum thermique » s'établissait à 17,8 °C entre 1982 et 1995, et à 17,5 °C entre 1968 et 1981 [1]. Il n'empêche que les 22 publications consacrées cette année à la question considèrent toutes que, par-delà une forte variabilité d'un endroit à l'autre et d'une catégorie sociale à l'autre, le réchauffement attenduse traduira inévitablement par une surmortalité estivale, notamment aux âges les plus avancés.

Dans le même temps, une étude appuyée sur 36 villes américaines et trois villes françaises réfute avec des arguments convaincants l'hypothèse selon laquelle le radoucissement des hivers pourrait, au moins en partie, compenser l'excédent de décès sévissant en saison chaude [2]. D'une part, il est faux de prétendre les hivers doux systématiquement moins meurtriers que les hivers rigoureux. D'autre part, s'il est indéniable qu'en climat tempéré, la mortalité culmine en saison froide depuis bientôt un siècle, la température n'en est pas directement responsable, si bien que le réchauffement des hivers ne devrait pas avoir l'effet bénéfique escompté. L'erreur souvent commise a été d'ignorer ou de sous-estimer ce puissant facteur de confusion qu'est l'effet saisonnier, lequel n'est qu'assez marginalement un effet thermique.

Dans le domaine des maladies infectieuses, l'attention portée au paludisme tend à s'estomper, mais l'une au moins des parutions de 2015 s'avère capitale [3]. Il y est d'abord démontré que, compte tenu des exigences du vecteur et du parasite, en termes de température et d'humidité, le continent africain est actuellement favorable à la transmission du paludisme sur une superficie bien supérieure à ce qui était supposé. Dans les projections de climat futur, la surface totale où la maladie est susceptible de sévir pourrait s'accroître légèrement (+6 % d'ici à 2080), mais les espaces à risque majeur se rétracteraient fortement (-52 % à la même échéance) (figure 1), avec un déplacement de la zone à très forte endémicité de la côte guinéenne vers la branche occidentale de la vallée du grand Rift, entre le Congo et l'Ouganda. La nouvelle géographie de l'endémie palustre qui s'esquisse ainsi désigne les endroits où il serait le plus efficace de concentrer les ressources disponibles pour le contrôle du paludisme.

Des avancées non négligeables ont été réalisées à propos d'autres maladies à vecteurs, transmises par des moustiques (dengue, fièvre West Nile, etc.) ou par des tiques (borréliose de Lyme). Nos connaissances sur l'écologie du moustique tigre (Aedes albopictus), et par suite sur les perspectives d'extension des arboviroses[1] qu'il est susceptible de transmettre, ont été largement renouvelées [4]. La thèse dominante était jusque-là que les grands paroxysmes pluviométriques et les inondations qui s'ensuivent exercent un « effet de lessivage », réduisant de façon spectaculaire la densité des populations culicidiennes[2], adultes et plus encore larves ou nymphes. Mais c'est l'inverse qu'a révélé la surveillance mise en place sur le terrain au moment de la transmission autochtone du chikungunya à Montpellier, à savoir un accroissement brutal et durable du nombre de moustiques tigres et d'œufs, avec un allongement corrélatif du risque de transmission de la maladie. Alors que la température commande la dynamique saisonnière d'A. albopictus pendant l'été, en expliquant près de 70 % de la variation du nombre de moustiques, le relais est pris après les inondations par le cumul des précipitations sur quatre semaines, avec un pouvoir explicatif de plus de 92 %. Si ces observations sont confirmées, il conviendra de revoir les mesures de lutte contre les moustiques, d'autant que le réchauffement climatique devrait induire un accroissement de fréquence et peut-être un renforcement d'intensité des « épisodes cévenols » en fin d'été et en début d'automne.

Les nouveaux dangers ne sont pas qu'infectieux. La responsabilité, au moins partielle, du changement climatique a déjà été maintes fois invoquée pour expliquer la flambée des maladies allergiques, et notamment des allergies respiratoires dont la prévalence a triplé dans de nombreux pays depuis vingt ans. Mais le risque auquel on peut s'attendre en Europe à l'horizon des années 2041-2060 a été pour la première fois quantifié cette année [5]. D'ici au milieu du siècle, en effet, les concentrations aériennes en pollen d'ambroisie, à très fort potentiel allergisant, devraient être multipliées par un facteur compris selon les endroits entre 2 et 12, l'hypothèse la plus plausible étant à l'échelle continentale une multiplication moyenne par 4,0 dans un scénario de réchauffement modéré, et par 4,5 dans un scénario de très fort réchauffement. La dispersion des graines par les activités humaines, moyens de transport et pratiques agricoles au premier chef, rendrait compte de 29 et 47 % de cette évolution. Le reste serait directement imputable à l'évolution du climat, qui permettrait à l'ambroisie de s'établir sur des territoires qui lui étaient jusque-là défavorables (Balkans, Ukraine, nord de la France, Allemagne, sud du Royaume-Uni, etc.), dans le même temps où la persistance des périodes anticycloniques à vents faibles et précipitations quasi nulles favoriserait une forte production pollinique et où l'élévation des concentrations atmosphériques en CO2 renforcerait la teneur en allergènes des grains de pollen. On saisit, à travers de telles projections, la nécessité de mettre en place une gestion coordonnée de cette plante invasive difficile à éradiquer, ce qui suppose à la fois des inventaires botaniques minutieux et un suivi des pollens sur le long terme.

Ces résultats novateurs ne trouvent encore qu'un faible écho en dehors des milieux spécialisés. Certes, près des deux tiers des Américains (64 %) déclarent que le changement climatique peut avoir des effets préjudiciables à la santé, mais à peine 27 % d'entre eux sont capables de citer un des risques concernés et moins de 50 % souhaitent que leur gouvernement prenne des dispositions pour tenter de les réduire. Ce faible soutien des populations peut sans doute expliquer que, malgré des investigations scientifiques de plus en plus solides, le thème des impacts sanitaires du global change pèse toujours aussi peu dans les négociations diplomatiques ; la COP21 en a été l'illustration flagrante.

Liens d’intérêt en rapport avec le texte publié : aucun

Références

  1. Todd N, Valleron AJ. Space-time covariation of mortality with temperature: a systematic study of deaths in France, 1968-2009. Environ Health Perspect 2015; 123 : 659-64.
  2.  Kinney PL, Schwartz J, Pascal M. Winter season mortality: will climate warming bring benefits? Environ Res Lett 2015; 10 : 064016.
  3. Ryan SJ, McNally A, Johnson LR, et al. Mapping physiological suitability limits for malaria in Africa under climate change. Vector Borne Zoonotic Dis 2015 ; 15 : 718-25.
  4. Roiz D, Boussès P, Simard F, Paupy C, Fontenille D. Autochthonous chikungunya transmission and extreme climate events in Southern France. PLoS Negl Trop Dis 2015 ; 9 : e0003854.
  5. Hamaoui-Laguel L, Vautard R, Liu L, et al. Effects of climate change and seed dispersal on airborne ragweed pollen loads in Europe. Nat Clim Change 2015 ; 5 : 766-71.

 

 

Figure 1

Évolution au 21e siècle des superficies concernées par quatre niveaux de risque palustre sur le continent africain, dans le scénario A1B d'évolution du climat, qui postule une croissance économique très rapide, répartie de façon homogène sur la planète, avec introduction rapide de nouvelles technologies énergétiquement efficaces et utilisant les différentes sources d'énergie sans en privilégier une en particulier. D'après les estimations de Ryan et al [3].

 

Notes

[1] Les arboviroses sont des affections d'origine virale causées par des arbovirus, qui sont des virus transmis par des arthropodes, ou insectes piqueurs.

[2] Ou populations de moustiques.